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Louis-Philippe Dalembert, lauréat 2017 du Prix France Bleu .

lundi 6 mars 2017

Haiti/Economie: Soixante-dix gourdes pour un dollar : il faut limiter l’« hémorragie »


Depuis tantôt la semaine dernière, pour disposer d’un dollar américain, il faut en moyenne 69.50 gourdes. Mais à partir d’un certain seuil, c’est-à-dire à partir d’une certaine quantité de dollars demandée, le taux pratiqué par les banques commerciales peut passer jusqu’à 70 gourdes pour un dollar américain. Une réalité qui, une fois de plus, montre que le dollar fait sa route sur le marché haïtien alors que la gourde, continue sa déroute accélérée, montre une hémorragie de change.

Ce, en dépit de l’arrivée, il y a près d’un mois, d’une nouvelle équipe à la tête du pays.

Réalité qui ne cesse de provoquer des inquiétudes chez les divers agents économiques. Peut-être qu’il faut attendre que l’équipe soit dotée de son gouvernement pour voir une accalmie au niveau du marché de change. Compte tenu de l’évolution récente du taux de change, on peut dire que les inquiétudes des divers agents économiques sont légitimes et même rationnelles. Si l’on tient compte des cinq dernières années, on verra que c’est en 2015 que la dégringolade de la gourde s’est beaucoup plus accentuée. En effet, selon les données chronologiques de la banque de la République d’Haïti (BRH), de janvier à décembre 2015, le taux est passé de 46.95 gourdes à 56.69 gourdes pour un dollar américain ; soit une perte de valeur de plus de 20 % sur une année. Pour l’année suivante, 2016, la monnaie nationale, selon les données de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), a figuré au top cinq des monnaies les plus dépréciées en Amérique latine et les Caraïbes, avec évidemment le Venezuela en tête de liste. Pour cette année-là, la monnaie nationale avait perdu 17.8 % de sa valeur nominale. Toute une hémorragie. Donc, pour les deux dernières années, l’instabilité du prix du dollar sur le marché local était assez flagrante. Au passage, il faut dire qu’elle a été accélérée par la situation électorale et politique du pays. Le problème, tel que nous l’avions fait remarquer dans un précédent texte, n’est pas tout à fait le niveau du taux de change à un moment donné, mais l’hémorragie ou l’instabilité dont on a fait mention. Dans une économie comme celle d’Haïti où la consommation repose en majeure partie sur l’importation faite en dollar américain, l’instabilité du taux de change a des incidences sur pratiquement tous les autres prix. Elle affecte entrepreneurs et consommateurs. Et même l’État, grand consommateur, qui a son budget libellé en gourde. Mais en règle générale, ce sont les consommateurs, en particulier la catégorie « ménages » constituée par des petites bourses en majeure partie, qui supportent le plus le fardeau de l’instabilité des prix. Autrement dit, l’instabilité rend plus vulnérables les vulnérables et accélère la misère de la population plongeant de plus en plus dans le désespoir. Voilà pourquoi il est important de limiter cette hémorragie de change.

La banque centrale, qui est chargée d’intervenir sur la politique monétaire nationale, fait généralement plusieurs interventions sur le marché dans la perspective de freiner la décote de la gourde. L’une des stratégies est le relèvement des coefficients des réserves obligatoires. Du moins, disons qu’elle joue sur les réserves obligatoires. Par exemple, le 2 février dernier, la banque, dans une circulaire à l’intention des banques commerciales, informe qu’« à compter du 1er mars 2017, le mode de constitution des réserves obligatoires sur les passifs libellés en monnaies étrangères, défini par la circulaire # 86-5 du 13 mai 1997 est ainsi établi : 5 % en monnaie nationale et 95 % en monnaies étrangères ». La banque, comme autre stratégie, a aussi l’habitude d’augmenter les taux d’intérêt sur les bons BRH. De plus, elle sait intervenir sur le marché pour l’alimenter en dollar. Il faut ajouter le cash management, signé en avril 2016 entre le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et la BRH, qui est une autre mesure visant à diminuer la vitesse de la dépréciation de la gourde. Une mesure empêchant à la BRH de financer les déficits budgétaires.

Mais aucune des interventions, peut-on dire, ne donne des résultats durables. Le fait : l’hémorragie a toujours poursuivi, parfois lentement, mais sûrement. Aujourd’hui, il faut près de 70 gourdes pour avoir un dollar. Ce qui laisse comprendre que la solution est ailleurs. Plein de facteurs expliquent la décote de la gourde. Au-delà de tout, il y a celui de la production, capable de réduire les importations et favoriser des exportations. Rappelons que les importations des biens et services du pays s’élevaient à 4.18 milliards de dollars contre des exportations se trouvant autour de 1.62 milliard en 2016, soit un déficit de 2.52 milliards de dollars américains.

 70 gourdes pour un dollar, il faut définitivement limiter l’hémorragie de change. Selon l’économiste Frédéric Gérald Chéry, « de 1919, date de la signature de la convention entre l’État haïtien et les États-Unis, à 1980 marquant la fin d’un cycle de croissance d’environ dix ans, la gourde repose sur les exportations de denrées agricoles. » Ces denrées, qui représentaient des contreparties pour la gourde par rapport au dollar, ne s’exportent presque plus. La raison fondamentale est qu’elles sont produites aujourd’hui en très petites quantités. Par conséquent, à moyen terme, pour limiter l’hémorragie, quoique le contexte commercial soit différent de celui de 1980, il faudrait des mesures visant à relancer l’agriculture, en particulier la production des denrées d’exportation d’antan. Plus loin, il faut des mesures visant à finalement construire les bases productives du pays. Les mesures ponctuelles, cependant, ne sont pas à écarter.

Ensuite, on peut penser qu’il faut sans délai l’installation d’un nouveau gouvernement capable d’envoyer des signaux crédibles aux agents économiques qui, en raison de l’instabilité du taux de change, ne cessent de faire des spéculations. Ce gouvernement « légitime » sera plus davantage capable d’engager l’État sur tous les plans, notamment en ce qui a trait à l’économie. À court terme tout au moins, le pays aurait une certaine « tranquillité » par rapport à la perte incessante de valeur de la gourde.

Aujourd’hui, par rapport à cette hémorragie, le pays est arrivé à une situation de perte de confiance en la monnaie nationale. Tout le monde, rationalité oblige, souhaiterait être rémunéré en dollar. On veut épargner en dollar pour conserver son pouvoir d’achat dans le temps. Le financier anglais Thomas Gresham, qui a énoncé la loi qui porte son nom (Loi de Gresham), dirait : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Situation qui doit être inversée. Que de sérieuses dispositions soient prises en ce sens !

Crédit:  Enomy Germain

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