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Louis-Philippe Dalembert, lauréat 2017 du Prix France Bleu .

jeudi 3 mars 2016

Université d’État d’Haïti, Crise de gouvernance et propositions de réforme.

Fritz Deshommes
À la chute de la dictature des Duvalier en février 1986, les revendications fusent de toutes parts. Le leitmotiv à l’époque : « Changer l’État ». Sortir de l’État prédateur, patrimonial, autoritaire, centralisateur et instaurer une gouvernance démocratique, participative, décentralisée et efficace. Changer l’État, le transformer et le mettre véritablement au service de la nation.
Pour l’Université d’État d’Haïti, la nouvelle situation se traduit par des changements majeurs dans la composition et le fonctionnement de ses organes dirigeants et les relations avec les Pouvoirs publics. L’élection des dirigeants à  tous les niveaux, la participation des composantes fondamentales de la communauté à la gestion de l’institution (étudiants, professeurs, notamment), l’introduction de nouveaux rapports avec l’État, la dynamisation de l’Administration centrale de l’UEH, la redéfinition de la mission de l’institution constituent autant de jalons marqués sur le chemin d’une université en quête d’un fonctionnement plus efficace et plus en rapport avec son essence. 
Trente ans après, le bilan de ce nouveau régime fait apparaitre des points forts et des points faibles.
D’un côté, l’université devient plus capable de jouer son rôle naturel dans la société dans la formation de  cadres et de dirigeants, dans la production de savoirs, le développement d’une pensée critique, l’animation de la vie intellectuelle et scientifique. La nouvelle Constitution affirme son autonomie et confirme son statut d’institution indépendante. Désormais ses professeurs, dirigeants et cadres ne sont plus nommés par le Président de la République. Les Dispositions transitoires relatives à l’organisation et au fonctionnement de l’Administration centrale de l’UEH lui reconnaissent notamment la liberté d’expression, la liberté académique, la liberté de gestion, la liberté financière et l’inviolabilité de son espace.
D’un autre côté, le mode de mise en œuvre de ces acquis démocratiques dans un contexte d’approfondissement de la crise nationale au triple niveau politique, économique et social, met en lumière les lacunes suivantes : 
  • Mauvaise qualité des relations avec les pouvoirs publics ;
  • Le système est fermé sur lui-même, sans beaucoup d’interactions avec les secteurs vitaux de la société et de l’État ;
  • Le mode de désignation des dirigeants ne garantit nullement que ce sont les meilleurs qui  seront choisis ;
  • Le système fait montre d’un déficit flagrant d’organes de gouvernance et de régulation ;
  • L’organe suprême de l’institution, le Conseil de l’Université, comporte de graves lacunes nuisibles à son fonctionnement harmonieux et à son développement. Citons notamment : sa composition ; les incompatibilités des fonctions de ses membres ; son caractère fermé, tourné sur lui-même ; sa nature  et ses attributions réelles qui  font qu’elle joue à la fois le rôle de Conseil d’Administration, de Conseil Académique, de Conseil d’Arbitrage, de Conseil Consultatif, etc.… ;
  • L’excès de démocratisme qui :a) conduit à élire au sein du Conseil Exécutif ou du Conseil Décanal des dirigeants sur des programmes séparés, de telle sorte que l’entente devient très difficile au moment de la mise en œuvre ; b) dote les étudiants d’un poids excessif que le clientélisme des uns, la précarité des autres transformeront en une force de pression susceptible d’être préjudiciable au bon fonctionnement du système.
 Les propositions de la Commission de Réforme
Pour pallier à ces difficultés, la Commission de Réforme, créée par les Dispositions transitoires susmentionnées, a fait les propositions suivantes :
  • Augmentation du nombre d’organes de gouvernance et de régulation à l’UEH  et clarification de leur mission ;
  • Création d’un Conseil d’Administration, d’un Conseil Académique et scientifique, d’un bureau du Protecteur universitaire, d’un Bureau d’Audit interne ;
  • Révision de la composition de l’organe suprême dans la perspective de l’élimination des incompatibilités de fonctions occupées par la même personne ;
  • Option claire pour l’établissement de nouvelles relations avec les Pouvoirs publics qui sont désormais représentés au Conseil d’Administration  au triple niveau du Pouvoir exécutif, du Pouvoir législatif et des Collectivités territoriales ;
  • Ouverture vers la Société Civile qui dispose de représentants au Conseil d’administration à travers ses Associations professionnelles et civiques ;
  • Introduction de nouvelles modalités de désignation des dirigeants dans la perspective de favoriser l’émergence des candidats les plus capables, da[1]ns un cadre de gouvernance rationnelle et de sauvegarde des acquis démocratiques.
  • Intégration pleine et entière des entités de province au système de l’UEH. Désormais elles ont le même statut, le même mode de fonctionnement et de gouvernance que les autres entités de la capitale. Elles sont également représentées au Conseil d'Administration. En outre, elles sont pourvues d’un Conseil Consultatif local regroupant la société civile et les pouvoirs locaux.
  •  Désormais, l’UEH est constituée d’un réseau de campus, décentralisés,  dotés d’une large autonomie,  lesquels mutualisent leurs ressources et leurs capacités. Ce réseau fonctionnerait sous le contrôle d'un Conseil d'Administration composé de représentants de tous les campus, à côté de ceux de l'Etat, des Collectivités territoriales et de la société civile. 
Bien entendu, la proposition de la Commission de Réforme peut être améliorée en prévoyant une représentation appropriée du personnel administratif ainsi qu'une majorité de sièges en faveur des membres en provenance des structures internes de l'Université, dont les professeurs, les étudiants, les membres de direction et le personnel administratif. On peut même prévoir que les membres externes doivent nécessairement être des anciens de l'UEH.
La Réforme concerne également l’académique
 Comme on peut s'en rendre compte, la Commission de Réforme s'est gardée de trop se prononcer sur les aspects académiques. Ils sont plus compliqués, demandent plus d’enquêtes, plus d'études, plus de temps. En outre, ils requièrent de sérieuses négociations avec les entités composant l'UEH.
 Par exemple, doit-on encore consacrer la proximité thématique Droit et Sciences économiques, dont se prévaut la Faculté du même nom? Ne serait-il pas plus approprié de placer le Département d'Économie à côté de ceux de Comptabilité et de Gestion des Affaires logés à l'INAGHEI?
 Existe-t-il des raisons majeures pour que deux Facultés différentes développent des programmes de licence en Psychologie et en Sociologie, comme c'est le cas à la FASCH et à la FE ou de sciences politiques comme c'est le cas à l'IERAH et à l'INAGHEI? Le Décret de 1985 créant une vaste Faculté des Sciences humaines et sociales regroupant la FASCH, la FLA, la FE est-il encore d'actualité?
 Comment apprécier les propositions selon lesquelles l'ENS devrait se  transformer en une vraie Faculté des Sciences de l'Éducation capable de conduire de sérieuses réflexions sur le système éducatif national et de former les enseignants à tous les niveaux, de la maternelle à l'Université, en passant par le fondamental et le secondaire? Quand on se rappelle l'état lamentable de notre système éducatif, ses lacunes criantes en termes de disponibilité de maitres, de professeurs et de gestionnaires qualifiés, de matériel didactique et pédagogique, il est opportun de se demander si l'UEH ne serait pas plus utile à la nation si elle pouvait disposer d'une faculté appelée à devenir la référence nationale sur toutes ces questions. 
L’UEH ne devrait-elle pas s'évertuer à  renforcer et à valoriser les immenses capacités nationales en matière artistique et culturelle. La musique, la peinture, l'artisanat, les chants et danses, les arts, demeurent des domaines trop négligés et pour lesquels notre pays dispose d'un avantage comparatif certain. On pourrait dire autant de l'Histoire, des savoirs locaux en matière de médecine traditionnelle, d'agriculture,  de construction, de gestion de l'environnement, de météorologie, etc.?
 Ne devrions-nous pas créer une véritable Faculté des Sciences. Et par la même occasion, établir la différence entre une Faculté des Sciences et une Faculté de Génie? 
Avons-nous un nombre trop élevé de Facultés? Des regroupements seraient-ils nécessaires?  
 Construire le consensus nécessaire pour le changement 
Bien entendu la plupart des propositions de la Commission de Réforme risquent de faire l'objet de fortes résistances au sein de la Communauté universitaire. Aujourd'hui, comment faire prendre conscience des lacunes, des déficits, des erreurs, des contradictions? Comment convaincre de la nécessité d'apporter des corrections appropriées? Comment amener à comprendre que ce qui peut paraitre comme une perte de pouvoir pour certains secteurs constitue plutôt une occasion de renforcement de l'institution et par ainsi de ces mêmes secteurs?
 Comment amener le Conseil de l'Université  à faire siennes ces réformes ?  Dans cette conjoncture de crise multiforme, comment alerter la communauté universitaire sans dévoyer la démocratie ? Comment   prendre à témoin la société civile et l’État sans mettre en danger l’autonomie universitaire ? Comment porter le reste de la société à prendre ses responsabilités vis-à-vis de sa plus grande université, financée essentiellement par les taxes et impôts des citoyens ?

 [1]Pour plus de précisions, voir l’ouvrage intitulé : « Débats sur la Réforme de l’Universite d’État d’Haïti, Éditions Cahiers universitaires, 2015, 240 pp).
Crédit: Fritz Deshommes

 


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