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mercredi 3 avril 2013

Haïti/Humanitaire: L’aide humanitaire en Haïti, un fiasco de riches ou société améliorée ?


 


Chercheur au Cetri, Frédéric Thomas est l’auteur d’un livre sur l’aide humanitaire en Haïti: L’échec humanitaire – Le cas Haïtien. Et il n’y mâche pas ses mots. Tout en reconnaissant des aides nécessaires qui ont sauvé des vies, l’auteur annonce également que « Dans l’aide humanitaire, tout est tricherie ».

De l’autre côté, il y a le directeur de Médecins du Monde Belgique: Pierre Verbeeren. Membre du Consortium 1212, son ONG a participé à la récolte de fonds pour Haïti. Il a lu le livre de Frédéric Thomas. Et il n’a pas trop aimé. Mais rencontrons d’abord Frédéric Thomas, l’auteur du livre.


Les constats que vous posez pour Haïti sont-ils valables dans le cadre de n’importe quelle crise humanitaire?

Frédéric Thomas: « Oui, ce cas d’école met en exergue un fonctionnement humanitaire qui se reproduit. Près de 10.000 ONG sont intervenues en Haïti, des organisations qui vont de la bonne volonté de deux personnes à de grosses machines d’aide d’urgence. Je cible ces dernières dont le fonctionnement humanitaire déborde sur les autres ONG. Il y a évidemment des nuances. Cependant, l’ensemble du secteur affronte une série de problèmes structurels: la logique d’urgence, la dépolitisation, l’empathie médiatique, etc. »

Si l’action humanitaire a sauvé des vies, vous estimez aussi qu’elle s’impose comme la seule action possible, rapide, sans alternative possible.

« Pour moi, l’humanitaire répond à la place des personnes. C’est un rouleau compresseur de bon sens qui dit: « Il faut agir maintenant et tout de suite ». Mais cette urgence est un concept élastique.

Haïti connait fréquemment des catastrophes naturelles. Dans ce contexte, que signifie cette urgence qu’on ne cesse de reproduire? Les catastrophes interviennent dans un contexte qui permet de résister ou non au choc. C’est la vulnérabilité de la société qui définit la catastrophe, plus que le phénomène naturel qui survient.

Comment se fait-il qu’Haïti ne soit pas ce pays résilient et résistant, capable d’affronter ces événements naturels? Quitte à reconstruire, il serait alors ambitieux de reconstruire en mieux. Comment faire en sorte de pouvoir intervenir sans se donner tous les droits et ainsi éviter le problème d’autonomie? »

Comment se positionnent les Haïtiens face à l’aide humanitaire?

« J’ai travaillé avec des organisations qui étaient assez critiques. Il y avait une énorme frustration. Cette hostilité s’explique par plusieurs éléments. L’armée de l’ONU est présente depuis 2004 dans la région. Elle a été mêlée à plusieurs cas de viols. Elle a généré de la colère et les gens ne font pas forcément la distinction entre l’ONU et les organisations civiles.

Ensuite, un des aspects les plus visibles des ONG, ce sont ces 4X4, ces hôtels, ces restaurants luxueux dans un pays pauvre. Et puis, il y a une colère liée à l’image donnée à Haïti. Ces organisations se présentent de manière positive, venant en aide à Haïti alors qu’en fait, beaucoup de ces aides tournent en vase clos et ne bénéficient pas aux Haïtiens. Le pays devient le prétexte à un énorme marché. »

Les ONG humanitaires surjouent-elles avec les médias au moment des catastrophes naturelles? Surtout lorsqu’on sait que pour Haïti par exemple, les dépenses se sont étalées sur trois ans…

« Ce n’est pas propre à Haïti. Il y a eu un appel très rapide aux dons car c’est dans les premières semaines que les ONG récoltent le plus. Il faut donc construire une « urgence médiatique ». Que cet argent ne soit pas dépensé dans la première année, c’est normal. Le caractère d’urgence montre les possibilités de dépenser l’argent.

Ce n’est pas plus mal parce qu’on a vu des organisations internationales obligées de dépenser rapidement de l’argent, générant un gaspillage fou pendant trois mois. Elles prétendent ne pas tricher, disent amener l’argent sur le terrain, mais les capacités d’absorption pendant les premières semaines ne sont pas présentes. »

D’un côté, les salaires des expatriés – surtout des institutions onusiennes – sont contestés. De l’autre, Pierre Verbeeren de Médecins du Monde s’insurge sur la stigmatisation des frais de coordination. Comment vous positionnez-vous dans ce débat?

« Je partage l’avis qu’il faut en effet tenir compte que payer des salaires et le fonctionnement de l’ONG participe de l’aide. Ceci étant dit, il reste un gros problème: celui des frais opérationnels. Les salaires des consultants, des expatriés sur place, les frais logistiques représentent des sommes énormes.

Au plus fort de sa présence, 395 personnes étaient sur place pour Unicef dont une majorité d’étrangers. C’est énorme! Ce n’est pas le salaire des locaux qui pose problème, mais celui de ces expatriés, calculés sur des normes internationales. Ils font exploser le budget.

Sans oublier cette aide provoque une bulle humanitaire: l’argent envoyé sur place et les frais de fonctionnement provoquent une élévation du cout de la vie. En Haïti, le salaire tourne autour de 120, 150 euros. »

[Un rapport interne d’évaluation de l’action d’OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs) conclut à un bilan insatisfaisant de l’intervention, évoquant entre autres des salaires d’expatriés allant jusqu’à 32 000 dollars par mois, Ndlr.]

Ces frais ne sont-ils annoncés en toute transparence dans les rapports d’évaluation des institutions ou ONG?

« Il y a une opacité d’informations qui ne vient pas de l’absence de rapport, mais de la multiplication de rapports qui se recoupent, qui se reprennent. Il devient très difficile de savoir qui donne quoi à qui. »

Vous parlez surtout des institutions internationales. Les ONG belges du Consortium 1212 ne seraient pas concernées par les excès que vous dénoncez?

« C’est en partie vrai. Mais dans le Consortium 1212, chaque organisation fait partie d’un ensemble international plus large qui participe au manège des ONG. Mon livre essaie aussi de montrer que l’humanitaire fonctionne selon une certaine logique, et l’ensemble des ONG belges humanitaire y sont confrontées.

On peut avoir une vision romantique des grosses ONG tels qu’Oxfam, MSF, Care, Action contre la Faim, mais ce sont des entreprises lourdes, importantes. Ces ONG peuvent développer des pensées autocritiques, mais elles ne remettent pas en cause le fonctionnement même de l’urgence. L’enchainement de la prochaine catastrophe engendre la reproduction des mêmes défauts et empêche la remise en question. »

Médecins du Monde

De son côté, Pierre Verbeeren, directeur de Médecins du Monde Belgique, ne partage pas cette vision des choses.

Vous avez lu le livre de Frédéric Thomas et vous ne vous y retrouvez pas…

Pierre Verbeeren: « Le problème, c’est que ce livre de par sa diffusion sera lu exclusivement en Belgique. Or, l’ouvrage, écrit rapidement, globalise à outrance alors que les ONG d’urgence belges ont fait un travail remarquable. Et il me paraît un peu léger de parler de la résilience des Haïtiens balayés par les ONG.

On a travaillé avec 95% des Haïtiens dans notre staff. Il faut faire attention de ne pas décrédibiliser toutes les actions positives. Mon objectif en disant cela n’est pas de sauver un business. Médecins du Monde (MDM) intervient avec une approche complètement décomplexée par rapport au post-colonialisme. Nous ne sommes plus dans des approches d’impérialistes occidentales mais dans la co-construction.

A ce sujet, le livre de Thomas a un côté réac’. Frédéric Thomas de jette l’opprobre par une analyse superficielle, globalisante et insultante pour les opérateurs. En plus, les Belges ont été assez performants lors de ces interventions. S’il vise les évangéliques, qui ont balancé les jeunes à la pelle, alors je comprends. Mais il faut le préciser! »

Le mélange des bilans de toutes les cellules de MDM en Haïti dans vos bilans de l’aide 1212 rend tout de même impossible le suivi précis de l’argent donné par les citoyens belges.

« Moi j’ai au contraire l’impression de faire œuvre d’une transparence plus forte en consolidant les rapports. Nous intervenons de manière coordonnée, nous fournissons des rapports conjoints, et nous allons aussi en Haïti pour présenter ce rapport auprès de la population.

On a un beau bilan à défendre. Nous avons notamment relancé la maternité à Petit Goave, qui ne fonctionnait plus du tout. Avant le séisme, seule une vingtaine d’accouchements par mois s’y déroulaient. Après le séisme, la maternité accueillait 150 accouchements chaque mois: presque le niveau de l’hôpital Erasme. Nous avons mené un travail exceptionnel dans des conditions compliquées. »

MDM Belgique n’était pas présent en Haïti tandis que MDM France l’était. Pourquoi ne pas laisser toute l’intervention à ceux qui connaissaient déjà le terrain? Où est le bénéfice du réseau si c’est pour que chaque structure nationale aille sur place?

« Nous sommes spécialisés dans le domaine de la santé sexuelle et productive. Or, les autres MDM nous ont signalé qu’il y avait un travail en urgence à mener à ce niveau-là. Nous avons dans le réseau des expertises thématiques complémentaires. Par exemple, les Suisses sont experts dans le domaine de la nutrition. C’est un choix, une politique assumé par MDM. Par ailleurs, nos coûts sont très limités. »

Vous trouvez qu’on exagère en pointant du doigt les coûts d’intervention des ONG?

« Si je devais tenir compte de la réalité, je pourrais imputer 30% des coûts de l’organisation à Bruxelles. Il faut arrêter ce mythe sur les coûts de gestion. A force de vouloir absolument les écraser, on écrase le professionnalisme des acteurs.

Ce qui fait la valeur ajoutée d’une ONG internationale, c’est sa capacité à coordonner. Cette doxa qui prétend que l’argent mis dans la coordination ne sauve pas des vies est fausse et très préjudiciable. Bientôt, on va balancer de l’argent par avion pour éviter cette coordination. »

Vos communications d’urgence début 2010 évoquent des actions très rapides. Au final, vos partenaires locaux ressortent-il renforcés par vos interventions?

« J’ai la conviction de travailler au renforcement du Sud. Un exemple: nous avons 25 structures de santé au Mali, elles sont pilotées par des Maliens. La population voit que son système de santé est capable de résister à ce qui se passe sur le terrain. Nous n’intervenons pas en mettant des logos à tous les étages. C’est le système qui résiste, ce n’est pas mal comme résultat, non? »



Propos recueillis par Olivier Bailly
Crédit: Olivier Bailly/ApacheNewsLab/CANAL+HAÏTI

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